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Gandrange : l’acier au péril de la finance et du libéralisme
Auteur: Laurent Mafféïs
Le géant mondial de l’acier Arcelor-Mittal a décidé de passer en force et de supprimer 600 emplois à l’usine de Gandrange en Lorraine. Alors qu’il avait suspendu son plan social jusqu’en avril, Mittal vient de confirmer par courrier aux syndicats son intention de poursuive la liquidation de l’usine. Pourtant le groupe a dégagé près de 8 milliards d’euros de profits en 2007, une hausse de 30%. Un exemple emblématique des aberrations économiques du capitalisme et des impasses industrielles et sociales auxquelles conduit le libéralisme européen dans un secteur stratégique comme l’acier.
Arcelor : un « Airbus de l’acier » mort né
Le géant français de l’acier Usinor-Sacilor avait fait partie des industries nationalisées en 1981, étant en quasi faillite dans les mains d’un patronat familial dépassé à l’époque sur le plan technique. De 1981 à 1995, l’Etat va injecter 60 milliards de francs dans le secteur, autant pour accompagner de nombreux licenciements que pour pérenniser une partie de l’outil industriel grâce à d’énormes efforts de recherches et d’investissements. Alors qu’Usinor s’est redressée, la droite le privatise pour à peine 10 milliards de francs en 1995 pour renflouer le budget de l’Etat. Le groupe étant désormais côté en bourse, il risque d’être racheté et démantelé, tout comme ses homologues belges, luxembourgeois et espagnols qui décident de se regrouper, sous l’impulsion des gouvernements pour former en 2001 un géant européen de l’acier Arcelor. Surnommé « l’Airbus de l’acier », Arcelor devient alors le numéro un mondial du secteur et leader technologique des aciers fins et complexes. Pas pour très longtemps.
La fusion Arcelor-Mittal facilitée par l’Europe libérale
C’est un épisode que Sarkozy aimerait bien faire oublier. En à peine 4 mois entre janvier et juin 2006, le groupe Mittal est parvenu mener à bien une OPA sur le géant européen Arcelor. A l’époque, après quelques protestations médiatiques du gouvernement Villepin au nom du patriotisme économique, la plus grande fusion jamais réalisée dans l’acier obtient successivement tous les feus verts des autorités. Notamment ceux des autorités boursières qui autorisent l’OPA et ceux de la Commission européenne qui se borne à ne pas voir de risque majeur pour la concurrence. La direction d’Arcelor exprime pourtant les pires craintes industrielles et sociales si elle est avalée par une firme qui a la réputation d’être un vautour de l’acier. Faute d’harmonisation européenne en matière industrielle, Mittal profite aussi de la division des pays européens concernés par le dossier. Au début du processus, le Luxembourg, où se trouve le siège social d’Arcelor, n’a pas de législation protectrice contre les OPA et pour y remédier le parlement luxembourgeois en examine une dans l’urgence, en menaçant de bloquer ainsi la fusion. Mais Mittal négocie avec le premier ministre luxembourgeois Juncker qui accepte de lever ces restrictions en l’échange du maintien du siège social du nouveau groupe au Luxembourg. Pour cela, le Luxembourg avait gardé une arme décisive : une participation publique (autour de 5%) dans Arcelor, faisant de l’Etat luxembourgeois un actionnaire de référence du groupe, là où la France avait commis l’erreur de vendre ses dernières actions publiques en 1997 sous l’impulsion de Dominique Strauss-Kahn. L’ultime coup de poignard dans le dos d’Arcelor lui est enfin donné par les autorités boursières – indépendantes – qui condamnent les tentatives d’Arcelor de s’allier avec une firme russe pour faire échouer l’OPA de Mittal. Alors que la direction d’Arcelor a encore la confiance d’une courte majorité de ses actionnaires, les autorités boursières suspendent la cotation du titre Arcelor pour entrave à la liberté des marchés, ce qui précipite le succès de Mittal qui prend ainsi le contrôle de 95% des titres d’Arcelor.
Mittal : un vautour financier de l’acier
Le gouvernement français fait alors mine de croire aux promesses de Mittal qui n’a pas peur d’affirmer à l’époque : « Mittal Steel mesure l’importance que la Lorraine attache à l’industrie sidérurgique. Aucune suppression d’emplois n’aura lieu en Lorraine. Le groupe continuera à investir dans la recherche et le développement. » Informé par la direction d’Arcelor, le gouvernement sait pourtant très bien quel est le modèle économique de Mittal.
Le groupe a bâti tout son développement grâce au rachat d’aciéries en faillite dans les années 1970 et 1980, un investissement à bas coût qui s’est révélé ultra rentable avec l’envolée de la demande mondiale d’acier depuis les années 1990. Mittal s’est ensuite spécialisé dans le rachat à prix soldé des complexes sidérurgiques privatisés dans les pays de l’est. Son management est dominé par des juristes et des financiers plutôt que par les ingénieurs et chimistes. Mittal n’hésite pas d’ailleurs à utiliser des méthodes de choc pour maximiser ses profits. Comme en 2006 où le groupe a fait le forcing auprès du gouvernement mexicain pour qu’il envoie 800 policiers pour stopper la grève d’une usine occupée par 500 salariés, dont un des leaders syndicaux sera tué dans l’opération. Lakshi Mittal lui-même ne se cache pas d’ailleurs de se concentrer sur la recherche du profit à court terme : il reconnaît que son groupe est positionné sur les secteurs à plus bas coûts qu’Arcelor et que « Mittal estplus active sur les marchés de court terme » (interview à l’Express octobre 2007). Il promet d’ailleurs de dégager 1 milliard d’euros d’économies grâce à la fusion et d’accroitre son profit d’au moins 4 milliards de dollars en trois ans, objectif qu’il va dépasser dès 2007 avec plus de 10 milliards de dollars de profits.
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