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Pour la République Sociale
Pour la République Sociale
Le blog de Jean-Luc Mélenchon
Pour la République Sociale Face à la droite
 Auteur : Charlotte Girard
Quand nos lendemains ne chantent plus. Critique politique d’Un roi sans lendemain de C. Donner (Grasset, 2007).

Louis XVII
Louis XVII
Vous avez dû entendre parler de ces controverses de belles personnes. Cette année la saison des prix littéraires a été sèche. Des coups ont été échangés sur les ondes, à la télé, devant tout le monde, avec morgue. L’affaire dont il est question, la voici. Un auteur est furieux parce qu’il prétend qu’il aurait dû recevoir le prix Renaudot. Ça devait forcément être lui. Mais quelqu’un d’autre a été élu à sa place pour une sombre histoire de maisons d’édition, pas à cause de son livre. Lui, c’est Christophe Donner. Son livre, c’est Un roi sans lendemain.


Ça faisait longtemps que j’avais envie de faire une note sur ce bouquin que j’ai lu au moment de sa sortie entourée d’éloges. Au lieu de l’émerveillement, c’est la rage qui m’a tenue jusqu’à la dernière page. Vous savez ces bouquins qu’on lit en se murmurant tout au long « Nooon ! C’est pas possible, il va pas le dire ! ». On n’en croit pas ses yeux, et puis si. C’est écrit noir sur blanc, ça soulève le cœur, ça fait hurler.

La rage s’était assoupie, parce que la vie a passé. Et puis la rage s’est réveillée avec tout ce ramdam, où le scenario change peu puisqu’on continue de dire que ce bouquin aurait pu et même dû recevoir un grand prix littéraire.

Le phénomène qui entoure ce bouquin n’est pas intéressant pour ce qu’il montre de la futilité des belles personnes, mais pour l’engouement qui s’est manifesté à son propos, alors même qu’il n’a certainement pas l’étoffe d’un grand roman et que son contenu est tout bonnement une incitation à la haine du peuple. Je m’étonne qu’un livre qui insulte notre histoire révolutionnaire à longueur de page et promeut une idéologie anti-Lumières comme on en a fait peu depuis François Furet (historien de la Révolution française), suscite pareille admiration, du moins dans le petit monde des dominants.

Y a-t-il lieu de s’étonner au fond ? Tout ceci n’est-il pas assez logique ? Un petit monde de dominants s’étripe pour faire du bruit mais sans jamais remettre en cause l’écrit le plus contre-révolutionnaire depuis longtemps. Finalement c’est une bonne jauge de l’air du temps : la mode est aux anti-Lumières et au mépris du peuple. Faut-il le rappeler ? En tout cas ce livre est un excellent indice. Parmi les meilleures ventes et au cœur de tous les faux débats médiatiques se trouve le récit le plus radicalement nostalgique de l’Ancien Régime qu’un Yves-Marie Adeline, président de l’Alliance royale (un parti royaliste), n’aurait pas renié.

La construction du roman oscille entre l’auto-fiction, puisque le héros ressemble furieusement à l’auteur (cf. notamment l’anagramme facile de son nom Norden) et la fiction historique, puisqu’il s’agit de l’écriture d’un scénario sur Louis XVII, le « roi sans lendemain ». Tout est fait pour que l’on doute : « Est-ce qu’il pense vraiment ce qu’il écrit ? », « Qui parle ? ». Au fil de la lecture, le propos se concentre et s’aiguise. On ne doute plus. Le malaise ne naît donc pas d’un doute sur l’auteur. Il réside dans le fait que coexistent deux histoires : une histoire contemporaine où se croisent des intellectuels aisés, écrivains, producteurs, acteurs de cinéma et présentatrice de télévision (d’émission littéraire bien sûr…), et une histoire de l’Histoire de France en forme de duel entre des barbares assoiffés de sang de la fin du XVIIIe siècle – en gros les révolutionnaires, peuple et dirigeants – et une royauté, acculée mais digne.

Le discours tenu dans la première histoire est lénifiant : des gens qu’on ne rencontre jamais sauf à travers l’écran du poste mènent une vie apparemment créative mais d’un ennui et d’une vulgarité achevés. Ils causent, ils négocient, ils se haïssent, ils claquent un blé dont on ne sait comment ils le gagnent, ils boivent du vin hors de prix, ils conduisent de belles bagnoles ou se déplacent en taxi, ils baisent quand même, parfois ils croient s’aimer. Comme dans une série télé ou un film d’intellectuels parisiens, sauf que c’est leur vraie vie. Ici, on n’invente rien.

Le discours tenu dans la seconde est révoltant : c’est l’histoire du martyr du fils de Louis XVI par un peuple incapable et puant. C’est l’histoire de l’injustice de l’Histoire qu’il faudrait voir à corriger un de ces jours. Au fil de l’enquête historique que l’auteur (le vrai et le fictif) mène sur les raisons de la mort de Louis XVII, on nous plante un décor révolutionnaire dont il faudrait avoir honte pour bien faire, enfin. Ici on n’invente pas, on réécrit l’Histoire.

En rapprochant le discours justificateur du mode de vie de la classe minoritaire dominante et le discours accusateur de la classe majoritaire dominée, on obtient un positionnement politique cohérent avec l’idéologie dominante actuelle selon laquelle le profit de quelques uns, dont les talents ne sont pas à démontrer, est une bonne chose dont chacun, à sa place, doit se satisfaire.

Comme on n’accuse pas sans preuve, voici comment l’auteur s’y prend pour salir l’héritage révolutionnaire français. D’abord il met en scène un cynique fini pour qui la Révolution qu’il avait « adoré », « comme d’autres la conquête spatiale ou le football », a été une passion adolescente sans plus. D’ailleurs, il en connaît « finalement l’essentiel : les chansons » (p. 21). Après avoir rapidement tourné en ridicule l’engagement révolutionnaire du XXe siècle, il s’attaque à l’œuvre révolutionnaire du XVIIIe, un peu comme ça, facilement. « Ce qui m’intéresse, dit Henri, c’est l’influence de Louis XVII sur la Révolution. Parce qu’il n’y a rien de social, rien de politique dans cette révolution. C’est juste une poussée de violence qui a atteint son paroxysme avec l’assassinat prémédité d’un enfant » (p. 163). Comme si la Révolution n’avait servi qu’à ça.

Tout y passe : le peuple et ses exciteurs fous et forcément irresponsables ; Hébert alias Le Père Duchesne au premier chef – il en fait l’assassin de Louis XVII –, mais Robespierre et les autres en prendront aussi pour leur grade. Puisque tout est ordonné à la thèse du meurtre d’un enfant, la Révolution prend les aspects d’un fait divers dégueulasse dont les partisans, au nombre desquels le peuple, sont réduits à d’infâmes barbares sans foi, ni loi : « Le roi recule, chassé par le souffle de haine qui sort de ces gueules. Le peuple s’est changé en dragon. » (p. 190). Puis « Il [Louis XVI] est sidéré face à l’avant-garde du chaos, armée de fourches, de pics, et de torches, animées par ce concert de grognements : deux mille cochons traitant le roi de cochon. » (p. 189). Ces animaux ne peuvent certainement pas faire preuve d’intelligence, mais seulement de violence et de caprices infantiles : « Voilà la fraternité des porcs se dit-il du haut de son balcon. Voilà donc le projet révolutionnaire : rendre les hommes égaux, égaux en droits, égaux en groin. (…) C’est le caprice moderne, ici et maintenant. L’homme égalitaire est un frère, un camarade, il appelle son père par son prénom, il n’a plus de crainte à avoir. Puisqu’il n’y a plus d’au-delà, plus de révélation à venir, on n’attend plus rien de personne. Le déluge n’est pas seulement après moi, se dit Louis XVI, il est avant et maintenant, tout autour de moi. » (p. 189-190). La messe est dite. Ce ramassis de mécréants sans valeurs est plus dangereux que l’enfer.

S’il n’était que dangereux… Il est en plus inconséquent et incapable politiquement : « La révolution est permanente, exaltante. Tandis que les provinces s’enfoncent dans l’émeute et le pillage, à Paris c’est tous les jours la fête du peuple. La parole libérée invente le nouveau monde. Il n’y a plus d’argent, plus d’hôpitaux, plus d’écoles, on laisse les malades et les vieillards sans secours, des milliers d’orphelins sont dans les rues, livrés à eux-mêmes, mais « au niveau de la conscience de classe », c’est l’apogée des Lumières, on est en plein contrat social. » (p. 225). L’ennemi est désigné : ceux qui ne jurent que par ces satanées Lumières qui ont tout pris à ceux qui avaient tout. Voilà ce que ça donne : la chienlit ! Pas étonnant avec ce Tiers-Etat débile : « Le Tiers-Etat, avec ces six mois d’existence, n’a aucune histoire, aucune consistance. Sa légitimité tient en un fatras de revendications, les cahiers de doléances, qui rassemblent tous les délires glanés aux quatre coins du pays, utopies portées par le bonheur d’écrire d’un peuple qui sort à peine et tout ébloui de l’analphabétisme. » (p. 182). Un tel bordel ne pouvait qu’engendrer au mieux des inanités, au pire des désastres, comme par exemple la Déclaration des droits de l’homme que seul un cerveau malade, Sieyès, a pu concevoir : « De cette nuit de fous par le manque de sommeil sort la Déclaration des droits de l’homme. On parle alors d’un homme majuscule, au-dessus de tout, un homme qui ne craint plus personne, ni Dieu, ni César. On édicte des principes qui effacent les dix commandements, car s’ils s’en inspirent dans la forme, au fond c’est le contraire : le décalogue est une série de neuf interdits, fonde la morale à coups d’empêchements, de barrières dressés face aux instincts. Dix remparts pour protéger l’homme contre lui-même. Les droits de l’homme autorisent, distribuent des avantages, et ce faisant ils sapent tout ce que la religion a construit, ils instituent cette félicité primitive, qu’on appelle, pour faire moderne, la Révolution. Or rien n’est moins moderne que le chaos. Les droits de l’homme sont une déclaration de guerre à la religion. Ils annoncent une société impossible, égalitaire, un enfer où les individus naissent et demeurent égaux en droits, mais où il n’est jamais question de devoirs, jamais question d’interdits. C’est pourquoi les constitutions que les révolutionnaires essaieront de rédiger par la suite viseront toutes à atténuer les effets dévastateurs de cette déclaration. Les lois de la Constituante, de la Convention et du Directoire n’auront de cesse d’instiller un peu d’inégalité, c’est-à-dire un peu de vie dans ce carcan des droits de l’homme. L’abbé Sieyès aujourd’hui au Panthéon, le père de cette funeste Déclaration écrivait quinze jours avant la nuit du 4 août : « Le bien-être est le but de l’homme ». Sieyès l’apostat, l’antéchrist parfait, les jésuites ne lui ont-ils pas enseigné que c’est la recherche du bien-être qui rend les hommes méchants, envieux, guerriers et destructeurs ? Non. Sieyès exclut Dieu de son projet de Constitution, c’est en cela qu’il se démarque de la déclaration américaine. L’oubli de Dieu est la cause de bien des malheurs. Exclu du principe de gouvernement des hommes, Dieu n’a plus de valeur universelle, par conséquent il n’est plus rien, et ses créatures non plus ne sont rien, elles peuvent disparaître, et pour bien faire, il faudrait même les éliminer, les prêtres, les rois jusqu’au plus faible de tous, le plus innocent, l’enfant-roi. » (p. 183-184). Alors. Provocation ? Non. Manifeste politique. Le propos est logique, assumé. Pas de deuxième degré dans tout cela. Un peu d’autodérision peut-être et encore… Surtout pas mal de mégalomanie et beaucoup de conviction.

Égrené comme un véritable manifeste réactionnaire, le réquisitoire contre-révolutionnaire peut passer à la justification de l’Ancien Régime. Le procédé est double : le révisionnisme d’abord, la leçon pour aujourd’hui ensuite. L’auteur réécrit l’histoire de manière à donner un aperçu intégralement faux de la réalité sociale de l’époque en utilisant des concepts du débat politique actuel qui marquent bien la volonté politique d’adapter ce qui est dit à propos d’hier au temps présent. Le révisionnisme auquel il s’adonne passe par le renversement des représentations avérées en accusant précisément une certaine histoire d’avoir tout faux sur l’Ancien Régime : « Cette vision de la société de l’Ancien Régime comme une société bloquée, avec des classes sociales figées, n’offrant aucun espoir à un artisan de devenir ministre, à un paysan de devenir général d’armée, cette théorie des castes et des privilèges est complètement fausse, se dit Henri. C’est un mythe inventé pour justifier la Révolution, faire de la Révolution le grand prodige débloquant. » (p. 193). Le procédé peut paraître grossier, mais il est en fait assez subtile parce que pervers. Après l’invective vient la contre-vérité tout nue : l’Ancien Régime, c’est la société idéale ; idéale parce qu’essentiellement inégale : « En fait, tout contredit cette vision de ce qu’ils appellent l’Ancien Régime qui est au contraire une société neuve et passionnante, pleine d’inventions et de progrès. Inégalitaire, injuste, mais pas bloquée, en tout cas bien moins bloquée que la société révolutionnaire qui est paralysée par l’absurdité de ses principes et se retrouve dans l’incapacité d’édicter des lois. » (p. 193). Tout est prêt pour servir le discours de la nouvelle droite au pouvoir en France aujourd’hui, avec tous ses thèmes fondamentaux, tous ses identifiants : l’égalité des chances, l’élitisme, la société bloquée contre la société moderne et responsable, consciente des réalités et capable de mettre en jeu les forces vives que sont principalement la célébrité, l’argent, la compétition et ce qu’il faut de bonne morale chrétienne ou de « bon sens ». Tout y est. Visez un peu avec quelle ironie cela est dit : « L’Ancien Régime offre tous les accès possibles à l’élite, à la gloire, que ce soit par l’Eglise, par l’argent ou par la connaissance. Les ascenseurs sociaux ne sont pas en panne, simplement, ils fonctionnent selon des règles aristocratiques : un artisan ne devient pas ministre du jour au lendemain, ni même son fils, mais peut-être son arrière-petit-fils, quand tous les autres avant lui s’y sont bien pris, quand ils ont su gravir les échelons un à un, poliment, respectueusement, avec ce qu’il faut d’astuce, de foi, d’abnégation. D’ailleurs, on adore ça, à la cour, les épopées sociales de longue haleine. Elles sont la force et l’honneur du régime. » (p. 193-194).

Le tableau est complet. La Révolution, à peine ébauchée en réalité, est écrasée par la haine de classe de l’auteur, réduite en miettes dans tous ses accomplissements, jusqu’au système républicain qu’elle sera la première à envisager. Bousiller la Révolution, nier ses apports, détourner ses motifs. Cette mission passe par la flétrissure de son auteur, le peuple, la dénonciation de son crime, l’émancipation, et pour finir, la réhabilitation de son ennemi : le privilège.

L’absence de critique articulée à partir de la charge contre les fondements républicains démontre que cette manière d’interpréter notre histoire est bien installée dans les idées communément admises. Elle ne soulève en tout cas aucun débat sur le retour d’un quelconque courant contre-révolutionnaire, sur ce qu’il annonce pour nos lendemains, sur ce qu’il dit de la fragilité de nos « acquis sociaux ».

Sans me prononcer valablement sur la valeur littéraire de cet ouvrage, parce que ce n’est ni le lieu, ni ma compétence, voilà pourtant ce que m’inspire politiquement le roman qui « aurait dû » recevoir le prix Renaudot.

A titre de consolation, il y aurait bien un prix à suggérer qui n’existe pas encore. Il est à l’opposé diamétral du prix du roman populiste qui, lui, existe bel et bien. Evidemment le prix du roman populiste est moins connu et prestigieux que les Goncourt, Renaudot et Médicis. Voilà pourtant 76 ans qu’il récompense chaque année une œuvre romanesque qui "préfère les gens du peuple comme personnages et les milieux populaires comme décors à condition qu'il s'en dégage une authentique humanité". Imaginez tout l’inverse et faites-en un prix : Le mé-prix du peuple !

Il y a tout de même une morale à cette histoire. Que le nom de Théophraste Renaudot, nommé « commissaire aux pauvres du Royaume » pour avoir ouvert spontanément vers 1628 un Bureau d’adresses au service des pauvres, ne soit jamais associé à la récompense d’un écrit violemment hostile à pareil engagement.


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