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La complicité entre la Commission Barroso et l’administration Bush en toile de fond
A l’étude de longue date au sein de la Commission européenne (dès 1998 avec le projet de « Nouveau marché transatlantique »), le projet d’un accord de libre échange avec les Etats-Unis avait dû être reporté à plusieurs reprises, notamment en raison des tensions liées à la guerre en Irak et de conflits commerciaux à répétition. Même la présence d’un libéral comme Pascal Lamy au poste de commissaire au commerce ne créait pas les meilleures conditions pour lancer le projet, la France n’étant pas pressentie comme favorable au projet. Mais désormais aux mains des plus atlantistes, avec l’ancien secrétaire général de l’OTAN José Manuel Barroso à sa présidence et l’idéologue blairiste Peter Mandelson au poste clé du commerce, la Commission a pu relancer le projet depuis 2 ans. Ce qui s’est traduit par un impressionnant activisme diplomatique entre l’administration Bush et la Commission tout au long de l’année 2005, sous l’œil bienveillant de la présidence britannique de l’Union et des pays nouveaux entrants de l’Est. Dès février 2005, George Bush fait un arrêt remarqué à Bruxelles pour rencontrer Barroso. Puis le 18 mai 2005, la Commission publie, dans l’indifférence générale, un rapport pour le renforcement du partenariat transatlantique dans lequel elle opte pour un grand marché ouvert et même une Assemblée transatlantique. Ce projet est développé quelques jours plus tard lors du sommet UE/USA du 15 juin 2005. Il se poursuit en octobre 2005 par la visite de Barroso à Washington où il rencontre Bush, Dick Cheney et Condoleeza Rice à la Maison Blanche, avec « l’intégration économique transatlantique » au menu des discussions. Barroso y est reçu en chef d’Etat alors même que c’est le Conseil qui est censé représenter l’Union sur la scène internationale. Nouvelle étape le 30 novembre à Bruxelles où se réunit sous l’impulsion conjointe du commissaire Mandelson et du Département du commerce américain, un sommet ministériel UE/USA qui peaufine un programme de travail. Tout cet activisme atlantiste fait d’ailleurs l’objet d’une communication débordante sur le site de la Commission, où foisonnent les photos de rencontres avec George Bush et son administration, au point d’en faire le chef d’Etat étranger le plus présent sur les pages web de l’Union européenne.
Vers « un grand marché sans entraves »
Contre toute attente, les travaux du Parlement européen, d’habitude plus vigilants sur les délires ultralibéraux de la Commission, valident pour l’instant complètement ses projets. Préparé par Erika Mann, députée SPD, le rapport sur la question salue même les travaux de la Commission comme « bonne base ». Faisant l’impasse sur les débats sur l’Europe sociale, comme sur les Non français et néerlandais, ce rapport commence carrément par présenter l’UE et les USA comme des « modèles économiques similaires ». Ceux qui rêvaient de promouvoir un modèle social européen comme alternative à la mondialisation libérale en ont pour leurs frais. Puis le rapport invite à s’appuyer sur l’intégration de fait des firmes commerciales et des institutions financières des deux ensembles pour bâtir une zone de libre échange et un marché commun. Une intégration transatlantique dont les objectifs seraient entièrement tournés vers les besoins des firmes et des marchés : « droits de douane, règles de concurrence, gouvernement d’entreprise, harmonisation comptable et réglementaire concernant les échanges ». Dans ce « processus d’alignement progressif des réglementations », les risques d’oblitération du droit européen par les standards anglo-saxons seraient considérables. Le rapport fixe même des échéances puisqu’il recommande que dès son « prochain sommet » avec les USA à l’été 2006, l’UE élabore un « nouvel accord de partenariat » s’engageant à « instaurer un marché transatlantique sans entraves d’ici 2015 ». Et sur le même modèle que l’intégration européenne, le rapport propose d’anticiper les choses à « 2010 en matière de services financiers et de marchés de capitaux », ainsi promus au rang de priorité économique du futur édifice transatlantique, dont les autres développements dépendront ainsi de ces bases exclusivement financières. Le texte dit même carrément que cette intégration doit permettre « aux acteurs économiques d’intervenir à des coûts moindres et avec une plus grande liberté ». C'est-à-dire permettre aux actionnaires d’augmenter leurs profits sur le dos du travail. Car si les intérêts des consommateurs dans cette construction sont vaguement abordés (pour dire qu’il faudra dialoguer avec eux !), pas un mot n’est dit des travailleurs, dans un rapport qui décrit caricaturalement une économie sans travail.
Une machine de guerre libérale contre les Etats et contre les pays du Sud
Dans son aveuglement libéral, ce rapport attaque aussi frontalement les politiques et législations nationales des deux côtés de l’Atlantique. Il « met en garde contre la prolifération des réglementations des investissements au niveau national », y compris « les exigences excessivement lourdes en matière d’étiquetage » pourtant directement liées aux intérêts des consommateurs ! Il fustige les « programmes américains d’infrastructures financés par des aides fédérales ». Niant toute réalité géopolitique, ce rapport délirant dénonce même les « restrictions à la libre propriété en matière de défense et d’aviation » dans les deux ensembles régionaux.
Déjà une caricature libérale d’un point de vue européen, ce rapport est aussi une véritable provocation pour le reste du monde, en particulier les pays les plus pauvres. En s’appuyant sur les « 57 % du produit intérieur brut mondial » que représenterait le nouvel ensemble transatlantique, le rapport l’invite carrément à devenir le « dirigeant global » du marché mondial. Dans cette perspective de néocolonialisme économique, il invite l’UE à « coopérer de manière constructive avec les Etats-Unis dans les négociations à l’OMC », dont le scandaleux « organe de règlement des différends » est vanté comme un « élément central garantissant la sécurité des échanges ». Ou encore en prônant « une stratégie commune en matière de sécurité énergétique pour stimuler la stabilité géopolitique dans les pays fournisseurs et de transit » (en clair : se partager avec les Américains le contrôle des réserves énergétiques mondiales).
En percutant tout l’édifice d’accords commerciaux entre l’UE et certains pays du Sud, notamment les pays méditerranéens et africains, ce grand marché transatlantique bouleverserait complètement l’équilibre politique mondial, en scellant une alliance de fer des riches face au reste de l’humanité. Avec ce projet, l’UE accélèrerait son alignement sur la mondialisation libérale. Les libéraux européens ont ainsi trouvé en l’administration Bush un allié de choc pour imposer les politiques libérales à leur propre peuple. Une phrase du rapport résume parfaitement cette ambition idéologique : «Le parlement européen appuie les actions menées en vue d’encourager l’esprit d’entreprise et la prise de risques dans l’UE, sur la base d’exemples appropriés des capacités des Etats-Unis dans ce domaine ».
(article paru dans A Gauche du 23 mai 2006)
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