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Tordons d’abord le cou à la fausse évidence selon laquelle il serait quasiment automatique que les gens se mobilisent dès que l’on remet en cause leurs intérêts. Si cette loi était vrai, la France serait paralysée par les réactions hostiles aux dernières lois gouvernementales. Ne serait-ce que par les assurés sociaux obligés dorénavant de payer des franchises au nom des mêmes arguments sur le déficit de la Sécu que ceux qui ont été servis aux travailleurs concernés par les régimes spéciaux. Les travailleurs des services publics sont comme les autres. Ils ne font pas grève par plaisir. Il leur arrive même de ne pas la faire du tout, de baisser les bras, se résigner à ce qui leur est présenté comme inéluctable, voire même de se laisser convaincre par une partie des arguments des néo-libéraux. La liste est longue hélas des attaques contre les services publics qui n’ont entraîné que très peu de mobilisation de la part des personnels concernés : depuis le début lointain de la privatisation de France Télécom jusqu’à la remise en cause récente du droit de grève dans plusieurs secteurs, en passant par les difficultés à mobiliser contre la privatisation de GDF.
Le fait que les travailleurs des régimes spéciaux relèvent la tête est donc tout à fait décisif. Jusqu’ici le débat était inexistant et la propagande gouvernementale sans contre-feux. Mais dès lors qu’une résistance s’exprime, des arguments commencent à circuler. Ici ou là on donne la parole à des grévistes. Certains de nos concitoyens commencent à réaliser que la pénibilité de ces métiers est généralement avérée. Qu’il n’est peut-être pas très malin de confier au nom de l’équité les commandes d’un train à un conducteur de 60 ans ou plus. Que dans certains métiers, il est indubitable que l’on ne peut plus travailler à partir d’un certain âge, ce qui n’est pas vrai pour tout le monde. Bien sûr, tout ceci ne se mesure pas encore dans les sacro-saints sondages. Mais faut-il rappeler que le CPE, par exemple, était soutenu dans un premier temps par une large majorité de l’opinion avant que la mobilisation ne renverse les points de vue ?
En outre, la mobilisation facilite l’expression de la solidarité. Les fédérations de fonctionnaires, qui ne tenaient pas trop à s’afficher aux côtés des salariés des régimes spéciaux de peur que ceux-ci ne constituent un épouvantail pour l’opinion, commencent à se dire qu’ils pourraient aussi bien constituer une locomotive. Des rendez-vous se discutent et se préparent. Tout cela commence à faire du monde. Surtout que le gouvernement a vendu la mèche : il prépare un allongement de la durée de cotisation pour tous, public comme privé. Et il souhaite le faire dès l’année prochaine. La digue des régimes spéciaux protège finalement beaucoup de monde…
Les ministres au pouvoir ont quelques expériences, cuisantes, de telles dynamiques. Ils prennent donc la mobilisation très au sérieux. D’autant que le calendrier politique ne leur est pas favorable. En mars 2008 se tiendront les élections municipales et cantonales. Un éventuel vote sanction casserait la dynamique qui les porte depuis la présidentielle. Et mettrait en danger les prochaines étapes de la « rupture » sarkozienne. Ils ont déjà vécu une configuration similaire de 2002 à 2007. Certes la succession ininterrompue de mobilisations dans la rue et de désastres dans les urnes ne les ont pas empêchés de gagner la présidentielle. Mais allez donc expliquer à un élu ou à un candidat de droite que ce n’est pas si grave de perdre toutes les élections intermédiaires… à commencer par la sienne. On comprend donc pourquoi une certaine nervosité gagne la majorité présidentielle. Le mécontentement qui s’exprime jusque dans l’UMP ne fait qu’exprimer cette inquiétude des élus de droite face aux « retours du terrain » et leurs premières angoisses face à la perspective d’une nouvelle dégelée électorale. Dès lors des brèches s’ouvrent au sein de la majorité comme nous l’avons vu sur l’amendement ADN.
Pour l’heure rien ne sert de spéculer sur la grève générale victorieuse. Une mobilisation se poursuit dans le secteur des transports. Une autre continue face aux franchises médicales. Ces mouvements ont avant tout besoin de soutien concret. Celui qui rêvasse sur le grand soir social sans avoir commencé à monter son comité d’usagers solidaires ou à diffuser l’argumentaire sur les régimes spéciaux dans son lieu de travail se paie de mots. Mais il n’est pas interdit de savoir que rien ne nous est interdit pour peu que l’on se batte. |