Pour la République Sociale Editoriaux
Une rencontre historique

Rencontre historique lundi dernier à Berlin. Quelques jours après le sommet européen chargé de faire le point du processus de ratification du projet de Constitution européenne, au mépris du « non » des Français et des Néerlandais, Oskar Lafontaine et Jean-Luc Mélenchon se sont rencontrés pour discuter des perspectives de relance de l’intégration politique de l’Union. Plusieurs heures d’échanges ainsi qu’une réunion publique sous l’égide de la fondation Rosa Luxembourg ont permis de constater l’étendue des points d’accord aussi bien dans l’analyse de la situation que dans les propositions pour faire face à la crise européenne.


Comme nous, Oskar Lafontaine est favorable à ce que le processus actuel de ratification du Traité constitutionnel européen soit stoppé immédiatement de manière à ce qu’un nouveau processus constituant démarre au plus vite. Comme nous, il estime que le nouveau projet de Constitution devra être élaboré par une Assemblée Constituante avant d’être soumis à l’avis de tous les citoyens de l’Union par le biais d’un référendum organisé dans chaque pays. Une déclaration politique commune a d’ailleurs été rendue publique au lendemain de cette rencontre qui insiste sur tous ces points de convergence. A partir de là, d’autres initiatives communes deviennent possibles : c’est le souhait de nos amis allemands autant que le nôtre.

La personnalité d’Oskar Lafontaine donne bien sûr une portée particulière à cette initiative. Oskar est l’ancien président du SPD et l’ancien ministre des finances, numéro 2 du gouvernement. Sa vision est donc celle d’un homme d’Etat qui a eu en charge les destinées de son pays. Cela donne un prix particulier à la relation qui s’est nouée lundi dernier. Nous pouvons en effet constater aujourd’hui ce que coûtent à l’Europe les occasions gâchées d’un rapprochement franco-allemand avorté. Il suffit parfois d’un moment d’hésitation ou de rejet. Lorsque le ministre allemand des Affaires étrangères, Joshka Fischer, a tendu la main à la France en lui proposant, dans son discours du 12 mai 2000 à l’Université Humbold de Berlin, de fonder avec elle une Union politique intégrée, c’est la France qui a fermé la porte par la voix d’Hubert Védrine et Lionel Jospin. Du coup, ce sont les partisans d’une Allemagne tournée vers l’Est qui l’ont emporté. Le soutien actif des Allemands à la dérégulation économique dans ces pays perçus comme des débouchés naturels pour leurs capitaux a profondément bouleversé leur vision de leur propre modèle social. Le projet de l’élargissement a remplacé celui de l’approfondissement qui reposait sur un axe fort avec la France en faveur d’une intégration politique renforcée. Puis l’entrée subite des nouveaux pays membres allait achever de transformer l’Union en une grande zone de libre échange. Voilà ce qu’a coûté à l’Europe l’arrêt du moteur franco-allemand, dans lequel notre pays porte une très lourde responsabilité. Voilà aussi ce que nous avions en permanence à l’esprit en discutant avec Oskar Lafontaine à Berlin.

La situation politique actuelle en Allemagne fait désormais de celle-ci le principal verrou à débloquer pour un changement véritable en Europe. La chancelière allemande Angela Merkel est la militante la plus acharnée de l’adoption du projet de Constitution européenne rejeté par les Français. La grande coalition regroupant gauche et droite produit ses effets jusque dans le Parlement européen. Ce sont en effet deux allemands qui président les groupes dominants à gauche et à droite du Parlement, le PSE et le PPE... alors qu’ils font partie de la même majorité parlementaire au plan national. Ainsi, c’est un arbitrage au sein de la coalition au pouvoir en Allemagne qui a de fait conduit à l’adoption de la deuxième version de la directive Bolkestein.

Oskar Lafontaine s’attache à faire sauter ce verrou aussi bien au plan extérieur qu’au plan intérieur. En ce qui concerne la politique allemande, il est le cofondateur du « Linkspartei », large rassemblement des forces de gauche allemandes refusant les politiques libérales et le gouvernement de coalition du SPD avec la droite. Il préside le groupe parlementaire « Die Linke » issu de ce rassemblement, qui compte 53 députés au Bundestag depuis les élections de septembre 2005. Cet homme courageux a donc refusé de cautionner l’accompagnement social-libéral de la construction européenne actuelle. Il s’est engagé pour éviter que la gauche allemande ne disparaisse en tant que force porteuse d’alternative au modèle dominante. Cette sorte d’hommes est suffisamment rare dans la social-démocratie européenne pour que cela soit noté. Car nous avons aussi besoin de fortes têtes pour remettre l’Europe sur d’autres rails.


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